Deux semaines au cœur d’un supermarché coopératif

Il y a près de deux ans, mon amie Séverine me parle d’un projet auquel elle participe activement : l’ouverture d’un supermarché coopératif. Kézako ? Je n’avais auparavant jamais entendu parler de ce concept. Séverine m’explique que c’est un supermarché qui appartient à tous ses clients, et est géré bénévolement par eux. Chaque coopérateur, après avoir acquis sa part (pour une somme de 10 à 100€ selon les revenus) , compte pour une voix dans les décisions. Pour pouvoir acheter des denrées dans le magasin, il faut être adhérent et « faire son service », c’est à dire participer au fonctionnement du magasin, à minima trois heures par mois.

Ici, le terme consommacteur prend tout son sens.

Les objectifs de ce projet à caractère non lucratif sont multiples, mais tous encrés dans l’accès à une consommation plus responsable socialement et écologiquement. Tout d’abord, il s’agit de proposer des produits sains, de qualité, le plus souvent possible bio, et à des prix abordables. Ensuite, Coquelicoop aspire à être un lieu d’échanges, de lien social, ouvert à tous, avec un aspect pédagogique sur le « bien manger ». Enfin, le supermarché a pour vocation de redonner du pouvoir aux consommateurs – ici le terme consommacteur prend tout son sens – grâce à un système de décision participatif et une implication de chacun.

Une fois le concept expliqué, je me dis « waouh », ça a l’air génial en théorie, mais en pratique, comment cela peut vraiment fonctionner? Ayant travaillé quelques années dans la grande distribution, j’avais pu voir de mes propres yeux qu’il n’était déjà pas évident de gérer un magasin alimentaire « classique » : gestion des équipes, des achats, des stocks, de la casse, des rayons, de l’hygiène, des fournisseurs qui peuvent livrer de façon aléatoire, des soucis techniques du quotidien (panne de frigos, de la clim’ ), des caisses, de la paperasserie et j’en passe…J’avais passé du temps auprès de plusieurs directeurs de magasin expérimentés travaillant d’arrache-pied six jours sur sept de 6h à 21h pour réussir à maintenir leur barque à flots. Je me demandais comment une telle machine pouvait être gérée par des personnes bénévoles, n’ayant pas forcément d’expérience dans ce domaine, et avec un pouvoir décisionnel réparti entre plusieurs centaines d’adhérents.

Puis j’ai mis cette réflexion de côté, jusqu’à ce que je retombe sur un article présentant La Louve, premier magasin coopératif en France, ouvert en 2016 et comptant aujourd’hui plus de 8000 membres. J’ai alors appris qu’il existe aujourd’hui plus d’une trentaine de supermarchés coopératifs en France, et encore plus de projets en construction. Moi-même en transition professionnelle, à la fois intriguée et trouvant ce système particulièrement inspirant pour mon projet, j’ai alors demandé à faire un stage au sein de Coquelicoop, pour pouvoir mieux comprendre tous les aspects de son fonctionnement.

Le magasin peut se permettre une marge relativement faible et propose ainsi des produits qualitatifs et éthiques à un prix très accessible

Le premier jour, je suis chaleureusement accueillie par Clarisse, une bénévole qui, depuis le début du projet, consacre énormément de temps à la coopérative, et est depuis peu salariée du magasin. Je découvre un petit supermarché très bien tenu, avec un bel assortiment de produits secs et frais, et un magnifique étalage de fruits et légumes de saison, bio, provenant quasiment tous de France. Grâce à des frais de fonctionnement réduits (seulement un salarié et demi aujourd’hui) et un objectif non lucratif, le magasin peut se permettre une marge relativement faible et propose ainsi des produits qualitatifs et éthiques à un prix très accessible.

Une livraison de frais vient d’arriver

Je prends plaisir à passer du temps dans le magasin, mon agenda se répartit entre la participation aux tâches du quotidien (réceptionner les livraisons, mettre en rayon… J’apprécie de mettre la main à la pâte plutôt que de travailler toute la journée devant un écran d’ordinateur !), l’apprentissage et la discussion avec Clarisse et d’autres bénévoles sur le fonctionnement, les valeurs et les problématiques de Coquelicoop, et une petite mission sur le développement du rayon vrac. Pendant les temps morts, j’aime me promener dans les rayons, découvrir de nouveaux produits et imaginer les bons petits plats que je pourrai cuisiner. Je me sens un peu comme à la maison. Mon truc à moi, ce n’est pas trop les magasins de prêt-à-porter, mais plutôt flâner entre les courges et les carottes. Aussi étrange que cela peut paraître, cela fait partie de mes petits plaisirs de la vie.

Un supermarché lent et à taille humaine

Chaque jour, je croise de nouveaux coopérants, toujours très accueillants, engagés et souvent passionnés par le bien-manger. Grâce à eux, je fais de belles découvertes comme le lait caillé, la salade wasabina et le persil tuberculeux – heu non pardon tubéreux. Coquelicoop se revendique être un « supermarché lent et à taille humaine », et on le ressent réellement au quotidien. Malgré les moments de rush où plusieurs livraisons arrivent en même temps, l’atmosphère reste apaisée, et le lieu réussit avec succès à être créateur de lien social. On prend le temps de faire bien les choses et d’échanger, et ça marche !

Bien sûr, tout n’est pas rose dans la gestion d’un supermarché coopératif. Tout d’abord, il subit de plein fouet les aléas des livraisons fournisseurs, qui parfois, sans prévenir, n’arrivent jamais, ou avec quelques heures voire jours de retards. Pas facile à gérer, surtout lorsqu’une livraison arrive en dehors des horaires d’ouvertures, lorsqu’aucun coopérant n’est présent.

L’absentéisme semble être plutôt moins pénalisant que dans les supermarchés classiques

Et puis, il y a aussi le problème d’absentéisme – certains adhérents qui ne se présentent pas à leur service. Si cela arrive un jour de grosse livraison, cela peut engendrer un petit embouteillage de marchandises dans l’entrée fournisseurs. Malgré tout, le magasin continue à tourner, car on prévoit largement assez de coopérants à chaque service de la journée. Et au final l’absentéisme me semble être plutôt moins pénalisant que dans les supermarchés classiques, souvent ric-rac en main d’œuvre, et dans lesquels il constitue souvent une problématique majeure.

Crédit photo : Artgoun

Enfin, l’une des difficultés soulevée par l’un des membres fondateurs est l’autonomie et la formation des coopérants. En effet, lorsque l’on vient trois heures par mois, il n’est pas forcément évident de se rappeler des différents process, ce qui peut parfois engendrer quelques petits couacs. Néanmoins, le supermarché n’est ouvert que depuis six mois, et les grands process ont été écrits, mis en place, et sont, je trouve, plutôt bien respectés. Et le fait que Clarisse soit présente de façon quasi-permanente au magasin permet d’avoir une personne ressource, garantissant par la même occasion de façon informelle le respect des règles et procédures. Dans le domaine sensible de l’alimentaire, cela semble nécessaire.

Très peu de denrées sont abîmées ou jetées à la poubelle

Un point qui m’a frappée par son contraste avec les supermarchés classiques, c’est la responsabilisation des coopérants vis-à-vis des produits, liée certainement à leur engagement personnel dans une consommation responsable, et/ou parce que Coquelicoop leur appartient. Résultats : très peu de denrées sont abîmées ou jetées à la poubelle : il y aura toujours un coopérateur pour acheter les fruits en fin de vie ou le pot de crème fraîche proche de la date de péremption.

L’un des devoirs de la coopérative, c’est aussi de se montrer solidaire, et d’aider le tissu économique local à survivre

Chez Coquelicoop, les valeurs qui ont fondé cette initiative ne sont pas restées que sur le papier et transparaissent au quotidien dans le magasin. Par exemple, nous avons reçu un jour un fournisseur de produits qui étaient à priori en dehors des critères de référencement classiques du magasin. En raison du Covid, cette entreprise locale de plusieurs dizaines de salariés, qui proposait initialement des services de traiteur, a vu son chiffre d’affaires s’effondrer de 80%. Pour rebondir, elle a développé une gamme de recettes en bocaux. J’ai alors demandé à Clarisse pourquoi Coquelicoop allait référencer ses produits, un peu chers par rapport aux produits proposés habituellement et pas forcément bio. Celle-ci m’a répondu naturellement que l’un des devoirs de la coopérative, c’est aussi de se montrer solidaire, et d’aider le tissu économique local à survivre. Cela ne mange pas de pain de proposer ses produits, et si cela peut aider à maintenir de l’emploi, tout le monde est gagnant.

C’est à ce moment que j’ai vraiment réalisé la force de ce modèle. Un magasin coopératif, c’est bien plus que de proposer des produits bio à bas prix. C’est un écosystème ayant pour vocation de donner une chance : aux consommateurs de choisir réellement ce qu’ils veulent avoir dans leur assiette ; aux habitants de créer un lien social et une communauté bienveillante ; aux petits fournisseurs et producteurs de pérenniser leur activité ; à tous d’être acteur de la chaîne de distribution alimentaire et de mieux en comprendre les enjeux. Et ça marche !

Un immense merci à Clarisse qui m’a accueillie chaleureusement et sans tabous pendant deux semaines au sein du magasin, à Séverine qui m’a ouvert les portes de Coquelicoop, et à tous les coopérateurs que j’ai croisés !

2 commentaires sur « Deux semaines au cœur d’un supermarché coopératif »

  1. Coucou Mélo, super article ! Bravo !! en fait ce sont des parts de 10€ chacune, mais c’est le nombre de parts qui varie en fonction de si le coop est imposable ou pas.Bisous !Séverine

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  2. Bonjour Marie-Élodie, merci pour ce bel article ! Nos échanges ont été rapides mais c’était un plaisir de faire ta connaissance. J’espère que nos routes se croiseront de nouveau un jour… À bientôt !

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